Conférence : Congrès d’A.T. 1991
Cette conférence pourrait s’appeller du zéro à l’un-fini !
Le zéro c’est l’ovocyte clair avant fécondation l’un-fini c’est la créature dans sa finitude qui au seuil de la mort s’apprète à rencontrer son créateur.
Il y a autre métaphore que j’aime à vous livrer sur tout ce que nous allons aborder et qui peut nous servir d’étoile ou de balise : "La mer est au rivage ce que le rivage est à la mer."
La définition d’un état du Moi par Eric Berne "c’est un ensemble cohérent de pensées et de sentiments directement associé à un ensemble correspondant de comportements." Les états du Moi ne sont pas le fruit du hazard. Cette notion est issue des agences psychiques de S. Freud que sont le surmoi, le moi et le ça. Berne est parti de ce modèle et a adopté la notion de Paul Federn, c’est à dire des états distincts où le Moi se manifeste à un moment donné. Le modèle de Freud et le diagramme des états du moi ne se superposent pas et ne sont pas la même chose. Ils ne se contredisent pas non plus.
La notion d’états du Moi demande de les considérer en termes soit de structure, soit de fonction. Le diagramme structural définit le contenu des états du moi et le diagramme fonctionnel définit le processus.
Structure = " Quoi " = contenu
Fonction = " Comment " = processus
La notion d’état du Moi implique le souvenir de l’être que nous avons été "ailleurs et autrefois" pour l’état du Moi Enfant. Et le souvenir des "autres" avec nous "ailleurs et autrefois" pour le Parent. Nous ne pouvons appréhender le concept d’état du Moi sans considérer la notion de mémoire. Cette mémoire fait elle-même parti du phénomène de la conscience qui lui même ne peut être appréhender sans comprendre ce qu’est l’image du corps. Cette dynamique de remonter en amont nous permettra de prendre un peu de hauteur pour regarder vers la vallée pour envisager vers quoi nous allons.
Nous prendrons comme structure de développement de l’individu les différents niveaux de sens que la vie fait rencontrer à l’être en formation et en croissance de sa conception à sa mort. Le choix de ce modèle est certes limitatif mais il a l’avantage de coïncider étroitement avec le processus que je vais vous décrire.
Dans sa première phase la vie se concentre sur des fonctions de perception "Je sens donc je suis" on parlera du niveau de sens de la vie exclusivement à travers les organes des sens. Plus tard à ces perceptions l’être en devenir mettra du sens, signification. C’est le moment de l’individuation, la sortie du magma fusionnel de la mère pour rentrer dans la relation bipolaire ; "Si ce que je sens est agréable/désagréable cela m’indique ma position de vie dans le contexte qui m’entoure". Enfin avec l’accès à la parole et la capacité progressive d’anticiper le futur en se basant sur ses souvenirs l’individu accédera au dernier niveau de sens qui est celui de l’orientation ou de la direction "D’où je viens, qui je suis, vers quoi je vais". On remarquera que ceux qui ont des difficultés pour accéder à cette dernière étape que l’on pourrait appeler de "filiation" dans l’humanité et qui consiste à trouver sa place et s’y sentir bien en y étant productif, n’auront pas complètement vécu les étapes précédentes. Il devient évident que l’on ne peut donner du "sens orientation" si l’on a pas rencontré la perception fondatrice puis la signification de ces perceptions.
Je vous propose de reprendre la genèse de ce début de la vie avec la première notion fondatrice de "dedans c’est moi" "dehors c’est eux". Françoise Dolto prenant la suite du père Teilhard de Chardin a exploré la notion de conscience qui ne peut exister sans "image du corps". Le père Teilhard parlera même de bio-conscience pour cette conscience qui existe au niveau unicellulaire. Cela signifie que le spermatozoïde a le sentiment d’exister, qu’il a une "image du corps" sans quoi il ne pourrait se diriger vers le but pour lequel il a été programmé. Voilà un premier niveau de conscience qui peut paraître à certains limité mais qui permet quand même à la vie de se perpétrer. L’ovocyte a lui aussi cette capacité de percevoir son état avant fécondation et immédiatement après puisqu’il suffit qu’un spermatozoïde le pénètre pour qu’ inst-antanément il devienne imperméable à d’autres spermatozoïdes . Cette "image du corps" qui lui permet de faire la différence entre "dedans avant" et "dedans après" est une véritable conscience puisqu’il y a même une prise de décision. On constate aussi qu’il y a mémoire pour pouvoir comparer avant et après.
Cette peau frontière entre le dedans et le dehors devient le lieu de mon identité, de ma différenciation. On peut aisément utiliser la métaphore de la construction de l’être en imaginant que c’est un pot de terre dont on a à dresser les bords pour séparer cet espace du dedans de celui du dehors pour qu’il puisse être rempli et devenir contenant.
Pour le rendre complètement étanche il aura à subir l’épreuve du feu qui est peut-être le feu de la frustration ou de la souffrance (deuils successifs). C’est sur cette "peau-du-pot" que vont venir se fixer les niveaux successifs de sens. Ou encore ce "pot-de-peau" contiendra notre vécu, notre mémoire c’est ainsi que l’on pourra dire que notre corps est mémoire.
Nous allons voir le Moi de la vie interne se développer face au corps social et se modeler en fonction des décisions prises sous la pression de ce corps. C’est bien sûr tout le scénario qui se met en place, mais aussi la position de vie dominante.
Le scénario est véritablement inscrit dans la peau, nous le portons sur notre visage. Qui suis-je quand je construis ma position de vie à travers de perceptions sensorielles que je ne peux pas encore passer au crible de l’Adulte ?
La construction archaïque de l’état du Moi Enfant commencera dès la conception. Il y a peu de thérapeutes qui mettent en doute la mémorisation pré-verbale des vécus utérins. C’est le premier rang de mailles du tricot que sera notre vie toute entière !
Vous pouvez imaginer maintenant la construction du Petit Prof. puis de l’Adulte à travers le "sens perception" et le "sens signification". La construction du Parent semble intimement liée à la notion de frontières à ne pas dépasser donc de permissions et d’interdits. La peau joue un rôle essentiel avec les zones du corps qui sont autorisées de voir ou dont le contact est accepté puis progressivement interdit au fur et à mesure que se construit le Parent. Là allant du plus intime au banal pas symbolique mais bien concret !
L’enfant à la possibilité d’être en contact avec l’utérus de sa mère proche de tous ses organes vitaux, puis il a la possibilité de toucher son vagin sa vulve (au moment de sa naissance) dès sa sortie aérienne il a droit à des contacts de peau pouvant être riches en plaisir dans l’allaitement, les soins, les câlins.
Mais relativement rapidement il n’aura plus le droit de toucher Maman aux mêmes endroits. Et passé l’âge de l’allaitement il ne voit plus les seins de Maman. La porte de la salle de bain se ferme comme celle des toilettes. Bientôt les zones de peau nue qu’il pourra voir et toucher se limiteront aux mains et aux visage. Plus question de contacts intimes, la frontière est de plus en plus marquée.
Les contacts deviennent ritualisés le toucher réglementé. Vous le voyez la peau est la frontière structurante qui mémorise à travers l’interdit* ou la permission du toucher les différents états du Moi. Métaphoriquement la peau sera la représentation des états du Moi il sera possible de lire le P-A-E sur les traits du visage, mais aussi par la coloration de la peau, sa transparence.
La peau n’est pas seulement le siège de notre identité elle est aussi le lieu privilégié de la mémoire. Les châtiments corporels font référence à cette peau mémoire qui incorpore un Parent violent, parfois perverti par le plaisir qu’il prend à faire souffrir celui qu’il est sensé protéger.
Du "touche moi" pour me dire qui je suis au "je te touche" pour te dire qui tu es pour moi il y aura toute l’acquisition des normes et valeurs sociales. L’importance de ce toucher dans le positionnement est tel que lorsque l’ordre culturel ne permet pas de se toucher l’un - l’autre on se touche soi-même pour marquer sa propre existence.
C’est le cas de société qui ont à gérer une activité violente et fraternelle à la fois où chacun se touchera dans le salut militaire pour se reconnaître lui-même au yeux de l’autre. Un indicateur de mon statut hiérarchique. Le salut militaire est vraiment l’une des illustration la plus flagrante que le toucher est le mode incontournable de la reconnaissance.
Le travail sur l’exploration des états du Moi ne pourra donc éviter le corps et plus spécifiquement la peau qui en est l’enveloppe séparant les deux mondes, interne (à moi) externe (à partager avec eux). Un tel évitement consisterait à travailler sur la carte plutôt que sur le territoire en se privant de tous moyens de transposer les acquis de l’un dans l’autre.
Maintenant que le rôle de la peau comme lieu de l’identité et de structuration des états du Moi est établi voyons les outils disponibles pour accéder à ce lieu dans le cadre de la formation ou de la psychothérapie. Chaque approche qui va suivre a ses avantages et ses limitations. Pour plus de clarté elles sont classées par ordre croissant d’implication. On pourra imaginer que les rencontres avec cette frontière devront rester minimales en début de thérapie pour être largement envisageables vers la fin de la démarche thérapeutique.
(les tableaux se trouvent destructurés sur le Net !)
Démarche Besoins & limites
La Gymnastique - le mouvement.
Feldenkraïs, Mézière, Vittoz, Schultz.
Besoin d’espace et de limites.
Ne pourra pas s’appliquer avec certains psychotiques.
Oblige l’animateur à être dans une position dirigeante.
LaVisualisation-Symbolisation.
La relaxation.
Sophrologie, Schultz, Zen, Yoga.
L’opérateur-thérapeute ne peut pas apprécier où en est le client.
Risque d’amplifier les hallucinations de type schyzoïde.
Possibilité d’ancrer la carte imaginaire dans le réel par les perceptions.
Le dessin
Permet de lire où en est le client. C’est la restitution de la carte imaginaire.
En faisant intervenir sur le dessin il est possible de corriger la carte.
A utiliser avant le massage, le travail sur la nudité, le moulage.
La photo
Surtout intéressante dans la découverte du regard réciproque ---><--- Inconvénients majeurs le délai entre la prise de vue et la restitution. Image réduite, souvent fragmentée, fixe. Avantage ça reste dans le temps.
La vidéo
C’est un outil merveilleux il permet des prises de vue globales avec mise en situation, mouvement, son. Il peut être utilisé en réciproque. Il peut aussi être utilisé pour garder la trace et restituer en feedback un massage, une séance de dessin, de moulage.
Travail sur la nudité
Approprié plutôt en groupe. Demande un contrat de protection important.
Le massage
Permet de restituer la relation primale. Prise de conscience de la frontière dedans/dehors. Unifiant.
Inconvénient pas de persistance dans le temps.
Packing, cold wrapping, enveloppement
Peut être subi comme une violence ou une domination.
Augmente parfois la passivité.
Pas de persistance dans le temps, pas de relation.
Le moulage
D’une mise en œuvre lourde au niveau de l’organisation il présente le maximum d’avantages. Il est globalisant. Il développe la frontière dedans/dehors avec une persistance dans le temps. Persistance du modèle à l’échelle réelle pour un travail thérapeutique ultérieur. Débutant par la relation primale dans le passage de la vaseline, la pose des bandes plâtrées. Contact sensoriel global durable (être touché partout à la fois pendant 15-20 minutes). (voir "Les empreintes du corps" éd. Fleurus)
L’espace et le temps manquent ici pour aborder spécifiquement l’étude détaillée de ce que représente la peau. Rappelons-nous que nous ne pouvons explorer l’extérieur qu’à la mesure de notre exploration intérieure.